16
— Et alors le navire a coulé ? s’enquit Hori.
— Sans aucun doute.
Bak grimaça à cause de l’odeur âcre de l’emplâtre marron que le scribe avait étalé sur une bande de lin avant de panser son poignet blessé. Sa bosse au crâne était molle sous ses doigts ; elle l’élançait chaque fois qu’il se penchait, et ses côtes aussi étaient endolories. Néanmoins, il s’estimait heureux de s’en être sorti à si bon compte.
— Tu imagines la tête du cultivateur, quand les eaux se retireront et qu’il découvrira un grand bateau au milieu de son champ ?
Il était assis avec Hori, Psouro et Pachenouro près du foyer, dans la cour du cantonnement medjai qu’il avait bien cru ne jamais revoir. Les membres de la compagnie au complet étaient debout ou agenouillés autour d’eux, suspendus à leurs moindres paroles. L’image du bateau échoué les fit éclater de rire, supplantant un instant dans leur esprit le grave péril qu’avait affronté leur chef.
Même Psouro, qui prenait la dernière mésaventure de Bak très au sérieux, ne put retenir un sourire.
— Après avoir quitté le navire, tu as dû rester dans l’eau pendant des heures…
— J’ai regagné la terre ferme au crépuscule, et là, je me suis effondré. Des chiens sont arrivés, et leurs aboiements ont alerté les villageois. Ces braves gens ont nettoyé mes blessures et m’ont nourri, puis le chef m’a conduit jusqu’à une natte. Je me suis réveillé au lever du soleil et, grâce au pêcheur qui m’a transporté jusqu’à Ouaset, me voici.
Un plat presque vide de ragoût de canard était calé sur les braises éteintes. Le chien d’Hori émettait un grondement sourd devant un trou du mur, par lequel il avait fait fuir une souris. La cour paisible, la nourriture, le chien et surtout la compassion qu’il lisait sur le visage de ses hommes réchauffaient le cœur de Bak.
La mort dans l’âme, Psouro avoua :
— Je ne surmonterai jamais ma honte, mon lieutenant. On ne s’est même pas inquiétés de ton absence.
Bak posa une main rassurante sur son épaule.
— J’avais dit à Hori que je passerais la nuit avec mon père. Comment aurais-tu deviné que je n’avais jamais atteint la rive occidentale ?
— Nous n’avions eu aucune nouvelle de toi de la journée. Nous aurions dû nous douter de quelque chose.
— Même alors, vous ne m’auriez jamais retrouvé.
Hori prit les mains de Bak entre les siennes et les observa de chaque côté, en lui pressant les doigts avec douceur.
— Tes mains sont enflées, lieutenant mais ce n’est rien comparé à ce que cela devait être hier.
— Elles sont raides, mais au moins je peux m’en servir.
À l’appui de ses paroles, il rompit une miche de pain et ramassa des morceaux de canard, d’oignons et de haricots blancs. Il se délecta de leur saveur.
— Puisque tu ne pouvais tenir le harpon, mon lieutenant, comment as-tu tranché la corde autour de tes chevilles ? voulut savoir Kasaya.
— J’ai coincé le manche sous l’abattant de la trappe, en m’asseyant dessus. Puis j’ai appuyé la pointe sur un taquet et j’ai remué mes pieds pour frotter la corde en travers des barbillons. Par la grâce d’Amon, ils étaient acérés.
— Et tes ravisseurs ? demanda Psouro. Tu dis que tu as reconnu l’un d’eux ?
— Un homme basané, à la voix rauque. Je suis presque certain que c’est Zouwapi. Les autres sont peut-être de l’équipage d’Antef ou des bons à rien qui traînent vers le port.
Le sergent lança à la ronde, l’air menaçant :
— Le capitaine Antef devra s’expliquer, et Zouwapi plus encore.
Un murmure d’assentiment monta dans la cour.
— Il va nous falloir patienter encore, répondit Bak. Pendant que je traversais les champs inondés, j’ai eu tout le loisir de réfléchir. À mon avis, Zouwapi se cache quelque part au bord du fleuve, or nous n’avons aucune autorité sur ce secteur. C’est aux policiers du port qu’il incombe de le retrouver.
— Le lieutenant Karoya m’a l’air plein de bon sens, remarqua Psouro. Ne va-t-il pas nous aider ?
Bak essuya le fond du récipient à l’aide de son dernier morceau de pain et n’en fit qu’une bouchée. Enfin rassasié, il jeta un coup d’œil vers le soleil dans le ciel du matin – le dixième de la Belle Fête d’Opet. Il ne restait plus qu’un jour.
— Allons donc le lui demander, proposa-t-il en se levant.
Il possédait la preuve que des vols avaient été commis dans les entrepôts d’Amon et il mettrait bientôt la main, non seulement sur les coupables, mais sur les trafiquants qui vendaient les trésors de Kemet à l’étranger. Il croyait savoir qui, au sein de la maison de Pentou, avait tenté d’influer sur la politique du Hatti, toutefois sa déduction se fondait sur la logique plutôt que sur des éléments tangibles, et les réelles motivations de cet acte lui échappaient. Il espérait néanmoins parvenir à une prompte solution.
Malgré les nombreuses conclusions auxquelles il avait abouti, il ne savait toujours pas qui avait tué Marouwa, Ouserhet et Meri-amon. Et quand bien même il éluciderait ce mystère, le risque demeurait qu’il déçoive Amonked en n’arrêtant pas le meurtrier avant le terme des festivités.
— Le capitaine Antef…
Maï, qui contemplait le port de la fenêtre de son bureau, se retourna vers ses visiteurs.
— Je ne l’ai jamais beaucoup apprécié, mais je ne le croyais pas plus malhonnête que les autres marins au long cours. Il faut une bonne dose d’intelligence pour garder les mains propres, dans les ports de la Grande Verte.
— Mon scribe a reçu l’assistance d’un inspecteur du palais pour examiner les documents relatifs aux voyages d’Antef, dans les Archives des entrepôts, insista Bak, qui se tenait devant le capitaine du port avec Psouro et Karoya. Thanouni a un œil de faucon et raisonne comme les voleurs qu’il traque. Il a découvert plus de preuves qu’il n’en faut sur les agissements d’Antef.
L’air grave, Maï lui demanda :
— Le marchand que tu suspectes est un Hittite, nommé Zouwapi ?
— Oui, capitaine.
— Combien de temps te faut-il pour le trouver, lieutenant Karoya ?
— S’il s’est installé près du fleuve, comme le croit le lieutenant Bak, une heure tout au plus. Je dispose de beaucoup d’informateurs dans la région, précisa-t-il en remarquant l’étonnement du policier. Quelques-uns ont souffert de marins hittites abrutis par la bière. Ils auront remarqué Zouwapi, je t’en donne ma parole.
Bak hocha la tête, convaincu. Karoya et ses hommes surveillaient le port jour après jour et connaissaient bien mieux que lui ses habitants.
— Il faut aussi arrêter Antef et son équipage. Ton poste de garde sera-t-il assez grand ?
— Nous les conduirons dans un bâtiment où nous enfermons parfois les auteurs de délits mineurs. Rares sont ceux qui le connaissent, et nous sommes les seuls à l’utiliser.
— Permets-tu à mes Medjai de participer à tes recherches ?
Karoya consulta Maï du regard. Le capitaine du port observa les deux officiers, indécis.
— Mon capitaine, intervint Psouro en avançant d’un pas, le lieutenant Bak ne nous a rien demandé, aux hommes et à moi, depuis le début de la fête. Il nous a accordé dix jours de liberté. En retour, nous l’avons laissé mettre sa vie en danger.
— Vous ne pouviez pas savoir que je tomberais dans un piège, raisonna Bak.
— N’empêche que pendant que tu subissais ces épreuves, nous, on se payait du bon temps. Maintenant, on voudrait se rendre utiles, expliqua Psouro à Maï. Voir de nos propres yeux que ces fils de Seth paient pour leurs forfaits.
Maï tenta sans succès de dissimuler un sourire.
— Que sont les questions de territoire, au regard de la justice ? Tes hommes collaboreront avec ceux du lieutenant Karoya.
L’édifice utilisé par la patrouille du port avait été jadis la demeure d’un artisan prospère, confisquée par la maison royale pour quelque obscure raison. De hauts murs abritaient une maison inhabitée aux proportions modestes, avec, à l’arrière, les quartiers des domestiques. Les dépendances incluaient un puits encerclé par un muret en brique crue, une écurie et une basse-cour vides, et un appentis accolé au mur extérieur. Excepté cet abri, rien n’offrait de refuge contre la chaleur torride de midi. Pas un brin d’herbe, pas une fleur sauvage ne poussait dans la cour ; pas un arbre, pas un buisson n’ombrageait la terre aride.
De toute évidence, l’ancien propriétaire était potier. Une fosse peu profonde où l’on foulait l’argile subsistait près de l’appentis de taille suffisante pour abriter quatre tours. Empilés à proximité, des pots grisâtres de tailles diverses, dont maints étaient craquelés ou brisés, avaient séché depuis longtemps. Plusieurs fours avaient été construits à l’extérieur afin d’être refroidis par la brise. Leur bouche, où le feu crépitait autrefois, était en partie enterrée, tandis que la cheminée où l’on posait les récipients s’élevait à la verticale. Un petit tas de bois sec, contre la maison, attendait un potier qui jamais ne reviendrait. Des pièces ratées gisaient près du grand portail : bols et pots aux flancs fissurés, boursouflés ou déformés.
Psouro et l’un des sergents de Karoya grimpèrent sur le toit de la maison. Trois des Medjai de Bak s’étaient postés près de l’entrée principale et de deux issues discrètes, tandis que tous les autres se reposaient, assis sur leurs talons, à l'ombre de l’appentis.
— L’endroit idéal ! approuva Bak en regardant autour de lui. Vous en servez-vous souvent ?
— Plusieurs fois par an. La dernière arrestation en date s’est produite deux jours avant la fête. Des matelots ivres, qui ont traversé le marché en renversant les étals et en détruisant la marchandise. Ils ont passé cinq jours ici, le temps que leur capitaine réunisse de quoi rembourser le préjudice subi. Inutile de dire qu’ils garderont une dette envers lui pendant pas mal d’années à venir.
— Je propose qu’on allume un de ces fours, suggéra Bak. Je ne connais pas de menace plus persuasive que le feu pour délier des langues récalcitrantes.
Les hommes de Karoya se surpassèrent. Moins d’une heure plus tard, quatre membres de la patrouille poussaient leur prisonnier dans la cour. Des menottes de bois entravaient ses mains derrière son dos et une bande de lin, enroulée autour de sa tête et de ses épaules, dissimulait son identité à tous ceux qui passaient dans les rues animées. Ses vêtements en désordre et une tache écarlate sur la bande emmaillotant sa tête montraient qu’il n’était pas venu de son plein gré.
— Le voilà ! annonça un des hommes de la patrouille en le poussant vers les officiers.
L’homme trébucha, perdit l’équilibre et tomba à genoux. Bak ne savait encore si c’était l’étranger au teint basané qu’il pensait être Zouwapi.
— Bien joué ! les félicita Karoya. Et les autres ?
— Dès que nous avons maîtrisé celui-ci, le sergent Mosé et ses Medjai sont partis à leur recherche.
— Excellent ! déclara Karoya, avant de proposer à Bak : Si on voyait un peu ce qu’on nous amène ?
D’un signe, il ordonna à la patrouille de dégager la tête du captif. Deux des hommes s’avancèrent. Le premier déroula le lin jusqu’aux épaules, sans ménagement. Le second tira le prisonnier par le bras pour qu’il se lève.
Celui-ci posa les yeux sur Bak et resta bouche bée.
— Toi ? Non !
Au son de cette voix rauque, le sang de Bak ne fit qu’un tour. Il dit avec un sourire lourd de menace :
— Zouwapi… Enfin, nous nous rencontrons sous la lumière de Rê.
Le Hittite se dégagea de l’étreinte de son garde et courut vers le portail. L’autre policier s’élança à sa poursuite et parvint à saisir la bande de lin qui traînait derrière lui. Il tira d’un coup sec et le fugitif tomba par terre dans un nuage de poussière. Le Hittite s’assit et lui lança des invectives haineuses dans sa langue natale. Le policier le fit taire en le frappant à la tempe.
Bak se campa devant le captif, les jambes écartées, en jouant de son bâton de commandement contre son mollet.
— Es-tu le marchand hittite Zouwapi ?
— Mon nom ne te regarde pas, grogna l’homme.
— Tu as tenté trois fois de me tuer, rappela Bak d’un ton d’avertissement Et je n’aurais pas le droit de savoir qui veut ma mort, ni pourquoi ?
L’autre leva les yeux vers lui avec le mépris qu’il aurait réservé à un insecte.
— Je suis l’hôte du pays de Kemet. Tu n’as aucune autorité pour exiger de moi quoi que ce soit.
Outre sa tunique taillée dans l’étoffe la plus fine et ses larges bracelets en or, son arrogance révélait qu’il était un personnage important, au Hatti. Toutefois, le Hatti n’était pas Kemet. Du bout de son bâton, Bak poussa le prisonnier, qui s’étala à moitié sur le flanc. Rouge de fureur, il cracha par terre, près de Bak. Le garde appuya son pied sur sa nuque.
— Ton nom ! Sur-le-champ ! ordonna Bak.
Le prisonnier se débattit. Le garde lui écrasa le visage dans la poussière.
— Je suis Zouwapi ! s’écria le Hittite d’une voix frémissante de rage. Je viens d’Hattousas, où je suis un marchand très estimé. Vous n’avez pas le droit de me traiter ainsi !
Le portail principal s’ouvrit à la volée et le sergent de patrouille Mosé apparut. Derrière lui, deux gardes encadraient le capitaine Antef, bredouillant et cramoisi. Le reste de l’unité surveillait une longue file de prisonniers ligotés – les hommes d’équipage d’Antef. Une corde attachée au cou de chacun d’eux les reliait telles les amulettes d’un collier.
— Laisse-le se lever, dit Bak à l’homme qui maintenait Zouwapi face contre terre. Que les autres prisonniers et lui se voient.
Antef regarda en direction du lieutenant. Aussitôt, il blêmit et se figea, comme incapable de faire un pas de plus. Un garde le poussa de la hampe de sa lance.
Au même instant, l’un des matelots aperçut Bak et étouffa un juron. Le suivant poussa un cri d’horreur, tourna les talons et voulut s’enfuir, manquant étrangler les prisonniers devant et derrière lui. Un troisième commença à gémir et un quatrième, terrifié, cacha ses yeux derrière ses mains liées. Leurs gardes les obligèrent à avancer. La peur leur donnant des ailes, ils se hâtèrent d’entrer dans l’écurie.
La frayeur des marins à la vue de Bak, leur conviction manifeste de contempler un spectre valaient tous les aveux. Bak savoura ce moment, mais fut vite ramené à la réalité par un long chapelet d’insultes de Zouwapi.
— Conduisez-le dans la maison, dit-il aux gardes. Ensuite, nous interrogerons le capitaine Antef.
— Je ne suis pas un contrebandier !
La sueur ruisselait sur le visage d’Antef, engendrée par la peur, par l’extrême proximité du four ou par le souffle brûlant de Rê dans la cour dépourvue d’ombre.
Bak pointa son bâton vers lui et répliqua d’un ton dur et froid :
— La cargaison que tu avais à bord inclut du lin fin, des vases rituels, des huiles aromatiques et de nombreux objets volés dans les entrepôts d’Amon. Cela, tu ne peux le nier.
— Tu navigues depuis longtemps sur la Grande Verte, capitaine, intervint Karoya d’un ton plus doux et indulgent. J’ai peine à croire que tu courrais un tel risque.
— Je ne sais rien des vols commis dans le domaine sacré – ni même ailleurs.
— Un inspecteur de la maison royale a examiné les rapports concernant tes voyages, dit Bak à son tour. Chaque fois que tu as fait voile vers Ougarit ces trois dernières années, tu transportais des biens que peu de nobles peuvent acquérir si souvent et en telle quantité.
Nul ne s’en était aperçu, avait expliqué Thanouni, parce que jamais un même inspecteur n’avait examiné les cargaisons successives d’Antef. Ainsi, le caractère répétitif de la manœuvre n’avait pas été décelé.
— Je suis capitaine de navire et non contrôleur des douanes, répondit Antef, qui essuya son front moite et tenta de s’écarter du four. Tu ne peux t’attendre à ce que je vérifie chaque objet qui monte à bord. De toute façon, comment saurais-je que c’est une marchandise volée ?
— Cela te serait impossible, convint Karoya, plein de compréhension. Mais ne t’étonnais-tu pas de voir passer tant de splendeurs ?
Au lieu de saisir la perche tendue par l’officier, Antef répondit en haussant les épaules :
— Pourquoi ? Une marchandise est une marchandise, rien de plus.
Bak s’approcha du capitaine, l’obligeant à reculer vers le four. La chaleur lui donnait mal à la tête et brûlait ses poignets à vif. Son tempérament s’accommodait peu du petit jeu qu’ils jouaient, Karoya et lui, cependant il préférait l’intimidation à la trique pour obtenir la vérité.
— On m’a dit que Zouwapi rassemble ses produits dans un entrepôt près du fleuve et attend que tu arrives pour les embarquer. Pourquoi agirait-il de la sorte, sinon parce qu’il sait pouvoir compter sur ton silence ?
— Il se fie à moi ; en quoi est-ce étonnant ? Je n’ai jamais perdu une cargaison, ni la sienne ni celle de quiconque.
— Tu es un excellent marin, déclara Karoya. Ta réputation est irréprochable, à cet égard.
— Arrête de le traiter comme s’il était de sang royal, lieutenant, maugréa Bak, feignant la colère. Un voleur n’est qu’un voleur.
Il empoigna le capitaine par les épaules, le tourna rudement vers le four et le força à s’agenouiller devant les flammes.
— Sa main droite ! ordonna-t-il à Kasaya, dont l’impressionnante musculature et l’air impassible auraient instillé la peur dans n’importe quel cœur.
— Non ! hurla Antef.
— Capitaine, dis-nous la vérité, l’exhorta Karoya. Cela me peine que tu subisses la torture alors qu’il te suffit de parler pour l’éviter.
Kasaya saisit la main du marin et l’approcha de force de la bouche du four.
— Non ! hurla à nouveau Antef. Je vous en supplie ! Je vous dirai tout ce que vous voulez !
Bak échangea un coup d’œil avec Kasaya, qui continua à tenir la main du capitaine dans la chaleur irradiant des braises rougeoyantes. Il devinait que le Medjai était aussi soulagé que lui que le marin ait cédé.
Antef tremblait, et sa voix vibrait de terreur.
— Je n’ai jamais parlé à Zouwapi de ce qu’il transportait vers Ougarit C’était un très bon client, qui recourait avec fidélité à mes services. Et il me procurait toutes sortes d’avantages. Il veillait à ce que j’aie une place idéale dans ce port lointain. Il m’aidait même à remplacer mes hommes d’équipage embauchés sur d’autres navires, ou trop soûls pour quitter les maisons de plaisir.
— Tu n’es pas stupide, lui opposa Bak. Tu savais ce que tu convoyais.
— Non ! protesta Antef, s’essuyant le front et séchant sa main libre sur son pagne trempé de sueur. Je me doutais bien que certains des objets étaient volés, ça, oui, mais je fermais les yeux. Pas une seule fois l’idée ne m’est venue qu’ils provenaient du domaine sacré, et qu’ils appartenaient au dieu Amon.
Soupçonnant que ce n’était vrai qu’en partie, Bak insista sans pitié.
— Marouwa avait-il deviné tes manigances, ce qui t’a forcé à l’assassiner ?
— Non ! se récria Antef, qui paraissait sincèrement horrifié.
— S’il avait vu des objets précieux à bord et avait deviné qu’ils étaient volés, alors, c’est certain, tu aurais fait le nécessaire pour sauver ta vie.
— Puisque je te dis que je ne l’ai pas tué ! Aurais-je eu la bêtise de commettre un meurtre sur mon propre navire ? D’autant plus que je transportais des chevaux, qui cèdent facilement à la panique. Ils auraient pu fracasser mon pont !
Bak se sentait enclin à le croire et, à voir l’air pensif de Karoya, lui aussi pensait qu’ils entendaient la vérité.
— Si ce n’est toi, qui lui a ôté la vie ?
— Zouwapi. Cela ne peut être que lui.
Les paroles et l’attitude fermes d’Antef ne trahissaient pas la moindre réticence à accuser son complice.
— Non !
Zouwapi lança ce mot comme un enfant rageur et craintif qui nie, face aux reproches de ses parents.
— Je n’ai pas tué Marouwa. Il ne savait rien du trafic. Il n’aurait pas reconnu un vase sacré si un prêtre en avait utilisé un sous ses yeux.
— Tu le connaissais bien ? demanda Karoya.
— Nous n’étions pas amis, si c’est ce que tu veux dire, mais nous ne manquions jamais de nous saluer lorsque nous nous rencontrions.
Zouwapi fixait le four et les ondes de chaleur émanant de l’ouverture, au sommet. Le sable piétiné tout autour témoignait de la lutte qui avait précédé, et peut-être avait-il entendu les cris affolés d’Antef.
— Je suis un brasseur d’affaires ; lui, il ne se préoccupait que de chevaux.
— J’affirme que tu l’as assassiné, reprit Bak, de même que deux serviteurs du domaine sacré, pour éviter qu’ils ne te dénoncent.
— C’est faux ! Sauf au cours d’une bataille en mer, je n’ai jamais tué personne.
— Tu t’y es pourtant efforcé trois fois, avec moi.
— Dommage que j’aie échoué, marmonna le Hittite.
Comme lors de l’interrogatoire d’Antef, Karoya se montrait plus compatissant.
— Tes paroles dépassent sûrement ta pensée. Si tu avais voulu la mort du lieutenant Bak, tu lui aurais tranché la gorge.
— Je ne supporte pas la vue du sang. Et comment aurais-je pu savoir qu’il était glissant comme une anguille ?
Bak fit signe à Kasaya, qui obligea le Hittite à s’agenouiller devant le four.
— Si tu es innocent du meurtre de Marouwa et des autres, pourquoi as-tu voulu te débarrasser de moi ?
— On m’a dit…
Le regard de Zouwapi se posa sur les poignets bandés de Bak, et il se reprit avec un rire dédaigneux.
— Pourquoi te révélerais-je quoi que ce soit ?
— Quelqu’un t’a donné l’ordre de me tuer ?
— Personne ne me donne d’ordres. Personne !
Bak hocha la tête, et Kasaya approcha la main du Hittite de la fournaise.
— Qui souhaitait ma mort, Zouwapi ?
— Je ne sais pas !
— Tu as bien entendu parler des meurtres commis dans le domaine sacré, non ? interrogea Karoya.
— Comme tout le monde !
— Connaissais-tu les deux victimes ? interrogea Bak.
Zouwapi s’humecta les lèvres et répondit :
— Pas du tout.
— Mens-tu toujours lorsque la vérité te servirait mieux ? Tu connaissais Meri-amon. Il dérobait les objets que tu faisais passer en contrebande grâce au capitaine Antef.
Zouwapi resta muet.
— Et l’homme roux ? demanda Bak. Vas-tu prétendre qu’il t’est inconnu, lui aussi ?
La surprise se peignit sur les traits du Hittite, vite dissimulée sous une réaction de dédain :
— Je ne sais pas de qui tu parles.
— J’ai vu Meri-amon remettre un message à un homme roux qui, à son tour, s’est adressé à toi. Tu te trouvais devant Ipet-resyt lors des cérémonies inaugurales.
L’expression de Zouwapi se mua cette fois en un air de bravade mêlée de rase.
— Tu m’as vu échanger quelques mots avec un homme roux ? Je n’en doute pas. J’ai parlé avec une foule de gens, depuis le début de la fête. Des inconnus, pour la plupart Comment veux-tu que je me souvienne de l’un plutôt que d’un autre ?
— Vous n’étiez pas des inconnus l’un pour l’autre, riposta Bak, qui scrutait le Hittite d’un regard pensif. Je crois que Meri-amon a informé l’homme aux cheveux roux du meurtre de l’inspecteur Ouserhet. Très vraisemblablement il a précisé que je discernais une similitude avec la mort de Marouwa. L’homme roux t’a ensuite averti. Et toi, Zouwapi, à qui as-tu transmis la nouvelle ? Au capitaine Antef ?
— Antef était pressé, souligna Karoya. Il insistait pour que je l’autorise à lever les voiles. À tout le moins, tu lui as recommandé de prendre garde.
Bak demanda avec un sourire méprisant :
— L’homme roux tire-t-il tes ficelles, Zouwapi, comme celles d’un pantin articulé ?
Le rire du Hittite ne put masquer sa rancœur d’être ainsi rabaissé.
— N’as-tu jamais songé à devenir conteur d’histoires à dormir debout lieutenant ?
— C’est que je ne vous imagine pas, Meri-amon, Antef ou toi, inventer un moyen de piller les entrepôts d’Amon en toute impunité. Le prêtre était jeune, trop inexpérimenté pour concevoir un plan aussi ambitieux. Le capitaine Antef n’a aucun lien direct avec le domaine sacré et ne saurait même pas s’y repérer. Quant à toi, qui es étranger, tu ne connais pas les coutumes du dieu et de ses serviteurs. Cela implique qu’un autre organisait les vols. Qui est-ce, Zouwapi ?
— J’ignore de quoi tu parles.
Irrité par ce manège, Bak fit signe à Kasaya, qui attira la main du marchand vers le four.
— As-tu assassiné Marouwa, Meri-amon et Ouserhet ?
Zouwapi le toisa avec dédain.
— Tu n’oserais pas me brûler la main. Je compte de nombreux amis à la maison royale d’Hattousas. Allez-y, torturez-moi, et ils protesteront auprès de votre reine dans les termes les plus énergiques.
— Réponds à ma question, Zouwapi.
— Je n’ai rien à te répondre… lieutenant ! cracha-t-il d’un ton ironique.
Bak fit un signe du menton. Aussitôt, d’un geste brusque, Kasaya plaça la main du Hittite à l’entrée du four. La sueur perla sur le front de Zouwapi, qui grimaça en sentant la chaleur intense.
— As-tu assassiné Marouwa, Ouserhet et Meri-amon ? répéta Bak.
— Combien de fois dois-je te le dire ? répondit Zouwapi d’une voix soudain plus aiguë. Je n’ai assassiné personne !
— Mais tu te doutais bien que leur mort était liée à vos agissements !
— Pas au début. Pas avant le meurtre de Meri-amon. Ensuite… Je n’ai plus su que penser.
Bak ne le crut pas un instant.
— À supposer que tu ne les aies pas tués, tu sais néanmoins qui est l’assassin.
Karoya abandonna son rôle de conciliateur. Il adressa un signe à Kasaya, qui rapprocha la main de Zouwapi des charbons ardents.
— Non ! s’écria le marchand, dont la transpiration exhalait l’odeur âcre de la peur.
— Nous ne voudrions pas t’estropier, lui dit Karoya, mais nous y serons obligés si tu ne nous dis pas qui a versé leur sang.
— Nehi ! C’est lui que tu cherches, l’homme aux cheveux roux. Il a dit qu’il ne les avait pas tués, mais il ment. C’est lui qui m’a donné l’ordre de me débarrasser de toi, précisa-t-il à Bak.
— Où pouvons-nous le trouver ? demanda Karoya.
— Il travaille au port. Il surveille les portefaix qui transfèrent les nouvelles offrandes des navires aux entrepôts d’Amon.
Sur un hochement de tête de Bak, Kasaya laissa Zouwapi sortir sa main du four, toutefois il ne le lâcha pas pour autant, de peur qu’il retrouve sa superbe. Frottant ses doigts comme s’ils avaient été brûlés pour de bon, le Hittite lança un regard ulcéré aux deux officiers. Bak ne ressentait aucun remords. En dépit de ce que lui-même avait subi, il détestait l’idée de maltraiter le prison nier, toutefois les résultats démontraient l’efficacité du procédé.
— Qui a organisé ce trafic ? interrogea-t-il.
— On ne me l’a jamais révélé, répondit Zouwapi, morose. Mais Nehi et Meri-amon le savaient.
Bak ne pensait pas que le jeune prêtre ait joué un rôle de cette envergure.
— Tu n’es pas très curieux.
— Oh, si !
Entre ses dents, comme s’il refrénait un ressentiment accumulé durant des mois, Zouwapi précisa :
— J’ai maintes fois essayé de deviner son nom, sans succès. Même auprès de Nehi. Il ne voulait rien dire. Rien.